Vous comprenez, il fallait vraiment que j'aille en enfer. J'avais pour ainsi dire, le mal du pays. Mais d'abord, en guise d'explication, l'oignon.
J'ai un ami qui possède un restaurant considéré comme l'un des meilleurs restaurants italiens de la capitale. Ce bouge ou je prends mon déjeuner se prévaut de l'appellation cucina toscana, évoquant ce parc à thèmes entièrement américanisé qu'est Florence, où l'on serait bien en peine aujourd'hui de dénicher un vero fiorentino au milieu du troupeau compact des touristes estivaux qui apportent à Dante sa revanche.
Quoi qu'il en soit, je suis assis là, et je ne peut m'empêcher de voir et d'entendre ce qui se passe autour de moi, tandis que des hommes à la mode lèvent leurs verres de vin en parlant de sa robe, de son corps, de son bouquet. Mon ami le propriétaire n'est pas un idiot en affaires. Il les encourage, les pousse dans les derniers retranchements de leur fausse compétence. Le sourire qu'il arbore est pour ces aveugles une récompense et une bénédiction, la reconnaissance de leur bon goût et de leur érudition.
Je reste assis un bon moment, fixant des yeux l'oignon posé là devant moi. Car cet oignon révèle mieux que tout la vraie nature de la créativité italienne, mieux que les œuvres complètes de Machiavel, la vraie nature de la fourberie toscane.
Il ne s'agit même pas d'un oignon mais d'un demi-oignon, rôti et surmonté de quelques grains de caviar. Son prix est de trente cinq billets. Sachant le prix d'un oignon, et du caviar de bélouga 100 euros les 30 grammes environs, ce demi-oignon, grains de caviar compris doit valoir environ 5 Euros.
Transformé en un mets de choix, rare et précieux par mon prestidigitateur d'ami, il est très demandé.
Je contemple l'oignon et ma mémoire bat la campagne, me ramenant à l'époque où mon ami n'avait pas encore fait de cet endroit une adresse huppée. C'était en ce temps là une petite cantine semi-privée, un bouge fréquenté plutôt par des messieurs de genre sombre et taciturne. Je vois d'ici le type dont le bouge portait le nom servir à l'un de ces gars-là un demi-oignon comme s'il s'agissait d'un trésor, en lui demandant non seulement de payer, mais de débourser vingt sacs. C'eût été son arrêt de mort. Car ces clients étaient des hommes pleins de discernement. Heureusement pour lui, cette génération se meurt, laissant place aux néo-cafoni d'aujourd'hui.
Mais venons-en à ce que Kant nomme la chose toujours insaisissable. Cela à quelque chose à voir avec l'oignon coupé en deux, c'est vrai, mais également avec la robe, le corps et le bouquet du vin.
Nous vivons un temps de pseudo-connaissance, par quoi nous nous efforçons vaniteusement de nous distinguer de la médiocrité ambiante. s'asseoir autour d'une bouteille de jus de raisin rance et évoquer de délicats arômes de groseille, de fumée de chêne, de truffe, ou n'importe quelle autre gracieuse ineptie que l'on croit découvrir dans le goût de cette piquette, c'est être un cafone de premier ordre. Car s'il y a un délicat arôme à découvrir dans n'importe quel vin, ce sera vraisemblablement celui des pesticides et des engrais. Voici ce qu'un connaisseur dit d'un Château-Margaux de 1978: "Aéré pendant une heure, ce vin dévoile de doux parfums de cassis, de chocolat, de violette, de tabac et de vanille. Attendez encore dix ans et ce vin pourra aboutir au mélange caractéristique du Margaux classique: cassis, truffes noires, violette et vanille." Comme si tout cela n'était pas déjà assez absurde, il y a "une note poivrée cachée dans le cassis".
Comment un nez aussi sophistiqué peut il ne pas détecter la bouse de vache avec laquelle les propriétaires de ce Bordeaux si réputé fertilisent leur vin ? Un véritable connaisseur en matière de vins, si une telle chose pouvait exister, reconnaîtrait principalement le goût des pesticides et des engrais: il ne serait pas "goûteur de vin" mais plutôt "goûteur de merde". La seule connaissance en matière de vins est celle des gens qui savent que la véritable âme du vin, c'est le vinaigre. C'est en buvant d'un trait ces rares vinaigres d'un grand âge étiquetés da bere que l'on goûte réellement à des merveilles: the real thing à mille lieux de ce jus de foutaise industriel enrobé d'épithètes prétentieuses. C'était autrefois la boisson noble et sans apprêt des paysans nobles et sans apprêt. Des paysans bien plus nobles et compétents que ces connards bourrés de fric qu'on escroque en leur faisant croire que le vin appels d'autres commentaires que "bon", "mauvais" ou "ferme ta gueule et bois un coup"
Ah oui, la chose toujours insaisissable.
Je suis assis là, je me rappelle le bon vieux temps, je me rappelle le goût de ce vinaigre, je me souviens de mille autres choses, et je me souviens du goût le plus rare de tous: le goût du souffle de l' illimitable.
Je dis merde à ce monde où les oignons coûtent trente-cinq biftons, et à ceux qui les mangent. Je dis merde à ce monde de ploucs soi-disant sophistiqués incapable de reconnaître les plus belles choses de la vie, une gorgée de ce vinaigre ou les premiers reflets de l'automne sur un arbre, et à fortiori, de les apprécier, ces ploucs qui ont fait des grande villes un centre commercial pour tous publics, et qui en redemandent.
Je suis né pour fumer de l'opium. ou plus précisément, je suis né pour fumer de l'opium dans une fumerie d'opium.
À ce stade, je pense que vous aurez deviné que je ne suis pas l'auteur de ces lignes, encore que je m'identifie totalement à elles. Le premier qui trouve le responsable se verra offrir un cd.
Ce texte est censé expliquer pourquoi le blog s'achève là (ou est en pause pour une durée indeterminée), dire tout et plus encore.
Pour conclure, une citation de Dali: offrir le bon miel à la bonne bouche, au bonne endroit et au bon moment. Merci à tous ceux qui ont suivi et commenté pendant ces trois ans.
Au plaisir !